Interview de Sabrina, professeur de piano à Paris

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J’ai rencontré Sabrina par hasard au magnifique concert de Rebekka Karijord à l’Espace B en 2012. J’ai tout de suite aimé sa personnalité, son look, sa façon de parler et de rire. J’ai remarqué qu’elle avait de belles mains avec de longs doigts. Je me suis dit qu’elle devait faire bien attention à cette partie-là de son corps ! En effet, Sabrina est professeur de piano à Paris. J’ai eu envie d’interviewer ce personnage atypique, qui est devenue mon amie, pour qu’elle nous parle un peu de son parcours avec le piano et de la musique en général.

Sabrina 01Comment s’est passée ta découverte avec le piano ?

J’ai découvert le piano en regardant les Quatre Filles du Docteur March, un dessin animé quand j’étais petite. Ensuite, j’ai habité pendant 4 ans dans un petit village en Meuse. J’étais très proche de mon grand-père. Quand il est décédé, on a déménagé au Luxembourg avec mes parents. Un jour en me baladant, j’ai encore les images en tête, je suis passée devant une boutique en construction, ce qui n’a pas tardé à éveiller ma curiosité ! J’ai absolument voulu rentrer dans ce magasin. A l’intérieur des draps blancs recouvraient des meubles. J’en ai soulevé un et là j’ai vu un piano, un super piano, un piano noir laqué !

C’est à ce moment que tout s’est concrétisé dans ma petite tête d’enfant je suppose ! Je me suis dit que je voulais faire du piano. Je devais avoir 4 ans et demi, à peine 5 ans. J’ai ensuite tanné mes parents pendant 6 mois car ils pensaient que c’était juste une lubie de petite gamine. Voyant que ça ne passait, ils ont fini par m’acheter mon premier petit synthé Yamaha et j’ai commencé à travailler là-dessus. J’ai toujours pensé que c’était un peu quelque chose qui m’était envoyé par mon grand-père, de l’au-delà, un cadeau, un signe, quelque chose qui pourrait m’aider à m’exprimer et à évoluer.

Après l’obtention de ton premier synthé, quel fut ton parcours musical ?

Je me suis inscrite dans cette boutique car la propriétaire était professeur de piano. Elle a commencé à me donner des cours de piano et de solfège dans son magasin. J’ai suivi des cours avec elle jusqu’à mes 6 ans, puis j’ai eu 2 professeurs de piano particuliers jusqu’à mes 9 ans, un qui me faisait faire du jazz et du blues pour me détendre pendant le week-end et un du classique et du solfège pendant la semaine. A 9 ans, je suis entrée au Conservatoire de Luxembourg. C’était un cursus classique et académique.

Qu’est-ce qui t’a amené à devenir professeur de piano ?

Je n’ai jamais vraiment su que je serais professeur de piano. J’aimais la musique et j’aimais jouer du piano. Mes parents n’étant pas du tout musiciens, on n’y pensait pas vraiment. J’étais très brillante à l’école donc on ne s’était pas posé la question et on pensait que j’allais continuer mes études générales et que le piano resterait peut-être une passion. Je me suis accrochée et arrivée en classe de 3ème, au moment où mon directeur de collège et moi nous sommes entretenus quant à mon avenir professionnel et la suite de mes études, j’ai entendu parler de musique-études. Lui me le déconseillait. Il me voyait plutôt intégrer une filière générale au lycée, mais j’ai absolument voulu me lancer en ce que je croyais, en ce qui animait ma flamme intérieure : la musique. Encore une fois, ce n’était pas pour devenir enseignante au départ mais simplement pour avoir le plus de temps possible et disponible en tête à tête avec mon piano. Il n’y avait pas vraiment d’objectif d’enseignement derrière. C’était vraiment pour l’amour du piano et de la musique en général.

Après musique-études, comment es-tu passée d’étudiante à enseignante ?

J’ai passé mes classes au Conservatoire, j’ai aussi beaucoup appris la pédagogie en suivant une formation mais surtout en enseignant au sein de diverses structures. J’ai vraiment appris l’enseignement en pratiquant, en donnant des cours dans des structures comme des MJC et des écoles de musique municipales avec parfois un public large de 5 ans à 77 ans, plus large que Tintin ! Cela m’a permis de faire de nombreuses rencontres, tantôt très constructives, très motivantes, tantôt moins, mais tout cela m’a appris à développer la patience, à trouver des solutions pour aider les personnes désireuses de faire de la musique mais qui manquaient parfois énormément de confiance en elles.

En école de musique, il n’y a pas la même concurrence et difficulté qu’en Conservatoire car il n’y a pas cette notion de compétition mais davantage de plaisir, bien qu’en tant que professeur j’exige toujours un travail régulier, honnête, car sans cela il ne peut y avoir de plaisir. La musique classique a ses codes, sa rigueur, sa beauté et l’envisager sous un angle trop « loisir » serait naïf ! Le piano demande beaucoup de développements cognitifs, c’est aussi une des raisons pour laquelle il faut beaucoup répéter pour automatiser les réflexes et gagner en liberté de jeu et d’expression. La technique au service de la musique, toujours !

En milieu associatif, il n’y a pas ce stress que l’on peut avoir au Conservatoire, ce qui fait que l’on peut avoir des gens qui, par cette liberté là, vont pouvoir s’exprimer plus facilement car ils n’ont pas la contrainte d’être virés s’ils ratent leur examen. Il y a vraiment une notion de plaisir tout en étant très sérieux. Il me faut en général 3 ans pour me faire une classe avec des gens qui restent avec moi car j’ai besoin que l’élève s’adapte au rythme minimum que j’attends de lui, en m’adaptant aussi au sien de mon côté. C’est une relation professionnelle mais aussi particulière qui se tisse entre un professeur et son élève, j’essaie de l’aider à avoir confiance en lui, en moi aussi pour qu’il puisse progresser avec plus de liberté et plaisir.

En tant que professeur de piano, as-tu toi aussi un/e professeur de piano ?

Non. J’ai eu 12 ou 14 professeurs au total je crois, dont une prof particulière qui était exceptionnelle, une prof russe qui était topissime et qui m’a vraiment appris la musique. En sortant du Conservatoire, j’étais bonne technicienne, mais pour tout ce qui était du ressenti et de la manière de l’exprimer avec justesse, je manquais d’expérience ! Les subtilités, j’ai appris tout ça grâce à elle. J’étais avec elle pendant 6 ans jusqu’à mes 25 ans. Et depuis je n’ai plus eu besoin de professeur.

Quelles sensations as-tu quand tu joues du piano ?Sabrina 03

Tout dépend dans quel état d’esprit je me mets au piano et tout dépend de ce que je joue. En général, je joue des choses qui collent à mon état quand j’aborde l’instrument de manière spontanée, un peu comme on s’apprêterait à écrire dans son journal intime. Je compose selon l’humeur. J’aime bien déchiffrer de nouvelles œuvres, découvrir d’autres morceaux. Je ne suis pas focalisée sur le classique. J’aime bien la variété, le blues, la soul, la pop, la folk musique. Du coup, je vais autant prendre une partition de Ray CharlesBillie Holliday, les BeatlesNina Simone ou Michel Berger, que les sonates de BeethovenMozart ou Bach. En général, c’est toujours un bon moment car c’est un lâcher prise. Tu t’abandonnes, tu ne réfléchis pas, tu exprimes ce que tu as envie d’exprimer. A travers la musique tu peux exprimer ton sentiment là où peut-être les mots s’arrêteraient ou échoueraient. C’est aussi cela qui est magique !

Quels types de musiques préfères-tu jouer ?

Je préfère la soul, les musiques romantiques du 19ème siècle, la musique de Ravel, Albeniz pour ne citer que ceux que j’adore. Scarlatti et Bach pour la musique baroque ! C’est très varié mais ça reste toujours des artistes assez profonds. Il n’y a pas beaucoup de légèreté comme point commun. Même Gainsbourg et Bob Dylan (pas au piano mais à la guitare) sont des artistes assez bruts et entiers et j’aime cette vérité-là, cela me touche.

Joues-tu aussi de la guitare ?

Un petit peu, je grattouille et compose surtout des chansons. Le son de la guitare m’inspire et m’émeut ! L’harmonica, le violon, le violoncelle aussi.

Tu joues les musiques des autres et tu composes donc aussi les tiennes ?

Ce sont deux choses différentes. Etre capable de jouer la musique des autres en classique est un vrai art et le classique ne vit aujourd’hui que par l’interprétation. On va écouter telle pièce par tel orchestre avec tel chef ou tel soliste donc ça va être plus ou moins superbe. Un autre orchestre avec un autre chef, ça sera conduit d’une autre manière. C’est vraiment l’interprétation et c’est ça son avenir. Je fais la petite parenthèse car jouer la musique des autres, quand ces autres-là sont Bach et compagnie, c’est un vrai boulot ! Ce n’est pas se mettre au piano et jouer 2-3 chansons de Gainsbourg par exemple, même si Gainsbourg est pour moi un génie. Mais au niveau de l’écriture, la musique classique est très très compliquée, c’est quand même pas mal intellectuel et complexe techniquement. Donc tout le monde ne peut pas jouer du classique comme tout le monde ne peut pas jouer du jazz.

Dans le classique, il y a beaucoup de codes. En composition, je ne compose pas de manière classique. J’ai fait des études d’écriture, mais je me contentais de refaire un quatuor à la manière de Mozart, à la manière d’un autre, donc au final ça m’a un peu ennuyée. Par contre, je me suis inconsciemment servie de toutes ces notions-là pour créer des chansons, de la variété. J’ai créé un EP de 6 titres sous le nom de scène Charlie Birds. Je continue à composer de la variété, mais c’est vrai que je suis plus nourrie par la culture anglophone-américaine que française, sauf BrelBarbaraEdith PiafFerré, Gainsbourg.

J’aime bien chanter. Ca n’a pas été facile car j’ai l’impression d’être nue en chantant. Comme je ne suis pas exhibitionniste, ça a été compliqué, alors qu’au piano on se sent quand même caché derrière l’instrument. C’est pour ça que je ne chante jamais sans instrument. J’ai l’impression d’être nue et de toute façon je ne suis pas une chanteuse, je suis une musicienne, une pianiste, j’ai ce besoin de m’accompagner.

As-tu un projet musical actuellement ?

Là, je me lance dans un projet folk pop avec mon petit ami. On compose tous les deux avec ses influences anglophones car il est anglais et ma culture à moi, mes connaissances d’écriture, du piano. Lui c’est basse, guitare, batterie. Du coup, on explore un peu d’autres sphères musicales que celles que j’ai explorées seule. Je ne renie pas ce que j’ai fait avant, c’était bien, mais c’était assez nostalgique. Là, j’ai envie d’un peu plus de peps, de lumière, du coup c’est pas mal de travailler avec quelqu’un qui a une autre culture que j’aime en plus !

Quel est le piano que tu as chez toi ?

Un piano Yamaha numérique. Quand je suis arrivée à Paris, je me suis dessaisie de mon super Yamaha acoustique et qui avait un son superbe. C’était le U5. Comme j’avais un petit studio, j’ai pris un numérique qui sonne très bien, qui a un bon toucher adapté pour les gens qui font du classique. J’ai choisi un numérique, pas seulement pour une question de place, mais aussi pour faire des prises de sons directement sur des logiciels de mon ordinateur. Je joue un peu à l’école quand c’est possible entre 2 élèves parfois.

Quels conseils donnerais-tu à un adulte qui veut apprendre le piano ?

Pars en courant, ah ah ! Non je plaisante !!! Ca va dépendre de chaque adulte. Je vais lui donner des bases, position de la main, le chant, le phrasé, comme pour les enfants j’essaie d’éveiller aussi leur envie, leur curiosité ! Ce que je dis à tous les élèves, il faut penser la musique en pensant qu’il y a un sens comme quand vous parlez. N’allez pas mettre un accent sur la fin de votre phrase car vous ne le feriez pas en parlant. J’essaie de comparer ça à la parole ou parfois à la littérature. Je leur demande quels sont leurs goûts. Je leur fais écouter de la musique. Ca dépend de leur culture, mais j’essaie d’élargir leurs connaissances autant que faire se peut.

Comme tu le disais, le piano demande beaucoup de travail. Fais-tu comprendre ça à tes élèves dès le début ?

Oui, car je pense qu’il ne faut pas mentir sur le travail qu’il faut fournir pour arriver à un bon résultat. Je leur dis surtout de travailler régulièrement, d’être patient, d’enlever l’égo et d’avoir la foi, mais surtout d’être patient.

Conseillerais-tu plutôt des cours de piano dans une école de musique ou des cours particuliers à la maison ?

Tout dépend de l’âge. Pour les enfants et ados, je conseille volontiers les écoles de musique car ils se retrouvent dans des classes. Rien que pour la formation musicale s’ils ont besoin d’en faire, il y a une émulation à être dans une classe. On échange, on vit la chose différemment.. Le piano est un instrument très solitaire. Jouer dans un orchestre est quasiment impossible. Au final, je leur conseillerais, en tant que pianiste, de s’inscrire en école pour pouvoir faire des auditions, écouter d’autres gens, peut-être pouvoir jouer avec un violoniste. Partager. Pour les adultes, peu importe, tout dépend de leur souhait profond ! Mais il y a aussi des classes de formation musicale adultes en école et l’ambiance y est très bonne. J’aime beaucoup leur enseigner aussi, on rit, on échange sur leur goûts, on travaille beaucoup et c’est très motivant pour eux comme pour moi !

Combien coûte en moyenne un cours de piano particulier ?

La moyenne sur Paris est de 40€ de l’heure mais tout dépend des professeurs, de leur diplôme, de leur ancienneté, de la société qui les emploie. Là où je travaillais en Lorraine chez London Music, on donnait des cours à domicile et c’était 40€ avec une partie déductible d’impôts.

Quel a été le premier album que tu as acheté ?

En classique, le concerto l’Empereur de Beethoven vendu en librairie. Je me souviens avoir acheté une cassette avec « Black or White » de Michael Jackson aussi. J’étais toute folle. Je l’avais mise dans la cuisine et je dansais comme une dingue dessus. Je trouvais que c’était grandiose !

Qu’écoutes-tu comme musique chez toi ?

Avant que tu arrives, j’écoutais « Sunny » de Bobby Hebb. J’aime beaucoup beaucoup la soul musique, le funk aussi. En classique, j’aime vraiment les symphonies de Beethoven. Les cantates, passions, messes de Noel et de Bach aussi. Pour le moment, je profite de ne plus être dans un cadre d’études pour écouter librement ce que j’ai envie et je me penche beaucoup sur la soul musique et le gospel. Toujours aussi du classique qui vient épicer un peu les choses, ou les adoucir. J’aime bien aussi la musique des années 70, Jimmy HendrixJefferson Airplane.

Beaucoup de choses en fait, sauf la techno. Il y a beaucoup de faussaires de la musique qui se servent maintenant de l’électronique, à mon sens, par manque de compétences réelles en tant qu’artisan de la musique. Ca m’est difficile parfois de rester calme quand j’entends que la musique est uniquement créée par l’électronique, par des machines et des machinistes et plus par de vrais artisans de la musique, sauf les DJ car c’est leur boulot. Moi-même, je suis un artisan de la musique car j’ai appris, travaillé, pratiqué mon instrument. On est dans une société où la musique devient plus visuelle qu’auditive, aussi avec la télé et la télé réalité. Ce sujet me touche et me fait vite monter au créneau !

Penses-tu qu’on ne peut pas travailler l’électronique ?

On peut et on travaille l’électronique, mais à notre époque la musique est plutôt associée à un divertissement ou à la consommation et c’est ce sujet précisément qui m’agace. Je regrette juste les périodes où l’on avait de grands chanteurs comme Piaf, les arrangements qu’il y avait derrière Aznavour. Je parle là de la chanson française, mais je peux aussi parler de la soul.

Ce que fait Mark Ronson est très bien, mais c’est énormément pompé sur Marvin Gaye. C’est bien d’avoir des influences, mais parfois c’est gros ! Il y a même eu une étude de sa dernière chanson où il y a des plagiats incroyables. Je le trouve quand même talentueux.

Stromae, j’aime beaucoup ce qu’il fait et il y a des sons électroniques dedans. Je trouve qu’il a du talent et si on écoute bien « Formidable« , il y a des passages symphoniques qui sont repris et des enchaînements très très classiques comme on peut trouver dans Bach ou dans de grandes symphonies même.

Il faut évoluer avec son temps, bien sûr. Je ne veux pas faire ma réac, mais ce qui m’agace le plus c’est la médiocrité musicale que l’on entend à longueur de temps en radio que je n’écoute d’ailleurs pas sauf en taxi parfois, mais on ne peut plus passer à côté. Si on l’a volontairement évité en radio, on le retrouve en tête de gondole sur internet ou en pub TV. On est tout de même conditionné et pour ceux qui n’ont pas eu une bonne éducation musicale je trouve que c’est désastreux, car ce n’est plus une chanteuse que l’on écoute mais une mini bimbo de 16 ou 20 ans, provocante les 3/4 du temps, que l’on regarde et c’est dangereux car les gens l’admirent et manquent de repères aussi parfois ! Et puis les buzz, le visuel surtout, partout, c’est ça qui m’énerve, pas l’électronique !

Ce n’est pas une société où l’on est dans la durée. On perce vite, on fait un single, on fait un buzz. Pour moi tout ça c’est un peu de la merde. Je vais faire mon Jean-Pierre Coffe. C’est de la merde !!! Je l’assume totalement. J’aurais aimé être critique musicale, mais je crois que ça aurait été chaud. J’y pense parfois parce que je me dis « qu’est-ce que je pourrais descendre ! », pas pour le plaisir de descendre mais remettre les choses un peu à leur place. L’art, la musique, le travail. C’est pour ça qu’on a des jeunes parfois qui s’inscrivent en école de musique. J’ai eu un jeune de 20 ans en début d’année qui disait sentir qu’il était un artiste. C’était assez flippant. Il était bercé par tout ce qu’on voit à la télé et en télé réalité, par ce côté star système. On dit que maintenant avec internet on peut être visible facilement, mais sur internet on est des millions à diffuser ! On est noyé dedans. La télé essaye aussi de nous faire croire que l’on peut former un artiste en 6 semaines. Pathétique, mensonger et dangereux !

Justement, qu’est-ce qu’un artiste ?

Pour moi c’est un artisan. Je ne me dis pas artiste mais plutôt artisan. J’ai vraiment travaillé mon instrument et je le connais. Je me suis consacrée à lui. J’ai passé des heures à l’explorer et à explorer les partitions, avec beaucoup de patience et d’humilité, jusqu’à en sortir quelque chose. C’est pour ça que je déplore ce qui se passe maintenant car pour moi ce ne sont pas des artistes. On est un peu lobotomisé dans le côté surconsommation. Musique rapide, efficace, buzz, fric, business. Il faut que ça capte une masse. Comme quand on fait les magasins avec les « boom boom » en fond sonore, on ne pense pas et on est là à regarder les vêtements. Il y a ce côté là dans la musique aussi. Ca devient une étude de marché, comme celui qui a fait le « Gangnam style » qui s’en fout plein les fouilles et ce n’est même pas un artisan ni un musicien. Je parie qu’il a étudié ce qui pouvait marcher et nous comme des cons on fonce dedans et c’est ça qui me saoule, ce côté buzz qu’on associe à la musique et je trouve ça triste ! Heureusement je ne suis pas la seule à penser cela !

Je ne m’estime peut-être pas artiste mais une vraie musicienne. Je fais ça avec sincérité et j’ai vraiment travaillé la musique. Je ne dis pas que ce qui est commercial ne peut pas être de qualité, attention ! Gainsbourg, Bob Dylan, Michel Berger, tout ça est devenu commercial, mais à la base ce sont des gens qui avaient un autre rapport à la musique. Déjà, ils étaient entiers, mal dans leur vie aussi, ils avaient tous une faille, quelque chose de profondément sincère et un besoin vital de se mettre à un instrument pour communiquer.

Amy Winehouse, ils en ont fait un buzz de cette pauvre fille, mais à la base il y avait un côté brut dans ce qu’elle faisait. Janis Joplin, Jimmy Hendrix, ce n’étaient pas des gens qui se regardaient, ils n’étaient pas là pour être regardés. On peut peut-être leur reprocher d’avoir voulu être aimés parce qu’ils ont souffert et manqué d’amour à un moment, mais ce n’est pas grave. Maintenant je trouve que c’est beaucoup plus superficiel, beaucoup de cul, de paires de niches, des petits minets qui chantent. Ca dure le temps de l’été et là oui c’est commercial foutage de gueule, commercial de masse. Ca me fait chier !!! Mais ne m’empêche pas de dormir non plus.

Penses-tu comme Nietzsche que « sans la musique la vie serait une erreur » ?

Tout dépend la manière dont on définit la musique. Pour certaines personnes, on a envie de leur dire « ce que vous écoutez est une erreur et il faudrait peut-être vous réorienter pour que votre vie ne soit pas une erreur ». Je ne veux pas non plus paraître élitiste, mais je pense qu’il faudrait éduquer l’oreille en faisant connaître d’autres choses que la facilité de la télé, que les reprises de la télé, que ce qui passe sur TF1 ou M6 à 20h45 qui vendent juste du rêve. Il faut rééduquer et peut-être intégrer la notion de travail non pas comme quelque chose de rébarbatif mais comme quelque chose qui peut amener au plaisir et à la création. C’est le rôle aussi d’un professeur de musique comme moi d’initier les élèves en formation musicale. Je vais autant leur parler de soul que leur parler du côté rythmique de Michael Jackson que de celui de Stravinsky et de sa polyrythmie.

Tout dépend du public. J’essaye de m’adapter aux gens, le but étant qu’ils comprennent ce que j’ai envie de leur transmettre et pas me mettre en valeur, moi, en parlant de Stravinsky et du « Sacre du Printemps » par exemple. Je peux leur parler de « Billy Jean » de Michael Jackson si ça peut leur faire comprendre ce que je veux expliquer. Les profs doivent sortir de l’image un peu élitiste de la musique classique pour pouvoir amener des gens qui n’ont pas cette culture à apprécier les choses et à pouvoir s’en servir dans leur vie, à leur niveau, avec leur souhait, leur culture. Je dis cela avec d’autant plus de crédibilité que je ne suis moi-même ni issue d’un milieu bourgeois ni d’une culture musicale classique à la base ! Sans l’éducation, la vie serait une erreur !

En parlant de la vie, la vois-tu en noir et blanc comme ton instrument ?

Je la vois plutôt comme un arc-en-ciel avec plein de couleurs et surtout un travail vraiment personnel de patience, de réflexion, de sagesse, de folie douce et de spontanéité aussi. Un mélange qui fait que les couleurs varient, mais pas en noir et blanc, non. Si je pouvais peindre mon piano, je le peindrais de toutes les couleurs, mais je risquerais de ne plus savoir où est le do du la !

 

 

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